Mìlhüsa ìn Riim un Gsàng

Mulhouse a-t-elle un patrimoine chansonnier spécifique ? Il faut, pour y répondre, aller au-delà du Elsässischer Liederkranz*, qui, au début du siècle dernier, prétend bien lestement que „Lustig ist das Zigeunerleben“ est une „Mülhauser Weise“…

„Wenn eina vu Mìlhüsa kummt“

Nous considérons ici comme mulhousiennes les chansons qui évoquent la ville ou celles écrites par un – ou une– Mulhousien-ne. Ainsi, celle, anonyme, qu‘a collectée Richard Weiss dans les années 70 : „Wenn eina vu Mìlhüsa kummt“ : décrit avec casquette de côté, le mégot au bec, le Wàckes ouvrier est là, bien campé.

Une autre chanson lui est proche, toujours anonyme : Spìnnerlied, riche en évocations de lieux aujourd‘hui disparus, dont le Baradrack, l‘ancienne usine de la Cotonnière. Quant à la machine dite „self-acting“, son invention date de 1825. Et pour ce qui est de l‘évocation des „Soziàl-Demokràta“, elle situe la chanson du temps du Reichsland. Dans la même veine populaire et ouvrière prend place A Tàg z’Mìlhüsa écrite en 1910 par un certain Didierlaurent, sur la musique de Wien bleibt Wien de Joseph Schrammel. Parmi de nombreuses versions, une strophe évoquant les „rouges“ opposés au clergé a disparu. Jean-Baptiste Weckerlin, dans ses Chansons populaires d‘Alsace (1883), nous donne deux chants en lien avec Mulhouse.

Même si le nom de la ville n‘y apparaît pas, Woluf zum richem Schalle, chant anonyme («anonyme», ce prolifique auteur !) de 1468, évoque le conflit du Sechs Plapertkrieg qui opposa Mulhouse aux nobliaux alentour, ainsi qu‘à Fribourg, Brisach, Neuenburg et aux Habsbourg, jaloux de la prospérité et des libertés de la ville. La Décapole renonçant à soutenir la ville face aux forces en présence, Mulhouse fait alliance avec les cantons suisses dont l‘armée fait des ravages dans les villages environnants, qu‘on reconnaîtra sous leurs graphies d‘époque : Hesingen, Blotzen, Habkessen, Richtessen, Brunstett, Flachs Land, Zulissen, Frenyngen, Wattwill, Bolzwiller…

Das Meisle pfifft, chanson née à Mulhouse en 1848, qui donne voix à la plainte des ouvriers du textile contraints à travailler à des travaux de terrassement trop durs et aux salaires trop bas, dans le cadre des ateliers nationaux créés par la révolution de février pour résorber le chômage, ouvriers placés en outre sous la surveillance de la garnison.

Le texte en est dialectal, mais on peut s‘interroger, à la lecture des couples de vers suivants, s‘il n‘était pas à l‘origine en allemand standard ; en effet, la rime serait juste dans cette dernière forme, alors qu‘elle ne l‘est pas en alsacien : „D’r Pickel un d’r Karscht sin schwar, Z’Nacht schpiert ma fascht ke Gleder meh. S’hat sich a mancher Stäche kränkt, Will man nit meh an ihn dankt.“

„L‘Alsacienne“

En cette année des 150 ans de l‘événement, s‘impose l‘évocation d‘un Mulhousien qui sera l‘un des 141 Alsaciens membres de la Commune de Paris, Charles Keller. Il est né à Mulhouse en 1843 dans une familler républicaine et bourgeoise, militant révolutionnaire dès l‘adolescence. Ingénieur, il est directeur d‘une filature à Willer (sur Thur ?). Bilingue, puisqu‘il entreprend, de traduire „Le Capital“ de Marx pour y renoncer plus tard. Il croise Bakounine et Eugène Pottier, auteur de L‘Internationale.

Un des chants qu‘il écrira, Ouvrier, prends la machine, bien connu dans les milieux anarchistes, s‘appellera L‘Alsacienne avant de devenir la Jurassienne. Charles Keller, muni d‘un passeport „alsacien“ – selon sa biographie dans le Maitron – s’enfuit à Bâle après la Commune. Il meurt à Nancy en 1913. «Nègre de l’usine, Forçat de la mine, Ilote du champ, Lève-toi peuple puissant ! Ouvrier, prends la machine, Prends la terre, paysan ! »

Les fils d‘Ehrenfried Stöber, Adolphe et Auguste, nés tous deux à Strasbourg, sont l‘un et l‘autre des Mulhousiens d‘adoption puisqu‘ils y feront carrière. Certains n‘hésitent pas à attribuer à Adolphe, pasteur de St-Étienne, la paternité du célèbre Hàns ìm Schnoggeloch (peut-être la dizaine de strophes supplémentaires à celle connue). Auguste, bibliothécaire à Mulhouse comme plus tard Nathan Katz, écrira, mise en musique par Joseph Heyberger, une opérette en 1868, E Firobe im e Sundgauer Wirtshüs en dialecte sundgauvien, ce qui témoigne d‘un grand degré acclimatation.

D‘r Mìlhüserelectrischa Tramway“

Surnommé le Glettisa par ses habitants (le fer à repasser), le premier tramway de Mulhouse date de 1883, est tracté par une locomotive à vapeur et sert dans un premier temps au transport du charbon déchargé au Nouveau Bassin vers les usines de la ville. Puis, deux lignes pour voyageurs sont construites vers Dornach et Bourtzwiller (comme celles d’aujourd’hui). Elles seront électrifiées en 1894, pour l‘inauguration desquelles Joseph Baumann, professeur de musique au Conservatoire de la ville, écrit et compose un hymne à la modernité de la „fée électricité“ : D‘r Mìlhüser electrischa Tramway“. „Z’Mìlhüsa isch ganz neulich na Tramway electrique, Da ohna Dampf un oh’na Rauch doch lauft ganz ferchterlig…“ L‘auteur de ces lignes ressuscitera la chanson à l‘occasion de l‘inauguration réitérée du tramway de Mulhouse en… 2006.

Victor Schmidt s‘installe à Mulhouse après son mariage. Il écrit pour le Théâtre alsacien de Mulhouse. Son recueil de poèmes le plus connu est Geranium**. Ayant étudié la musique, il met en musique ses propres poèmes, dont le très connu Heimweh, édité jusqu‘à Paris.

„Uff Mìlhüsa“

Autre figure notoire du TAM, Toni Troxler, disparu en 1998 : pour ses revues du „Herra-Owa“ notamment, il puisera abondamment dans le fonds de chansons de variétés françaises, sur les mélodies desquelles il écrit de nouveaux textes en „Mìlhüserditsch“, avec un degré variable de lien thématique avec l‘original. Parfois, c‘est la proximité phonétique du titre qui déclenche l‘inspiration, comme dans Uff Mìlhüsa, d‘après Syracuse d‘Henri Salvador, ou encore Ramona, chanté par Tino Rossi, devenu Mìlhüsa sous la plume du saltimbanque de la cité du Bollwerk.

Daniel Muringer
musicien, compositeur et arrangeur

Manquent ici des mises en musique postérieures de poèmes ayant trait à l’ancienne ville-république. On trouvera certaines d’entre elles sur le site : http://daniel.muringer.pagespersoorange. fr/milhusa.html (ainsi que certains des textes de chansons).

* Le Elsässischer Liederkranz (1901), imprimé chez Sutter Rixheim, a fait l’objet de plusieurs rééditions.

** Le groupe Géranium, créé en 1975, a emprunté son nom à ce recueil.

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