L’archiviste de la ville, Raymond Oberlé

Souvenirs et hommage

Pas de grande ville sans son grand historien, pas forcément et pas seulement local, mais d’un spectre plus large, au moins régional, ce qui donne sens à une vraie région comme l’Alsace. Pour Strasbourg, je citerai Bernard Vogler (1935-2020). Pour Mulhouse, Raymond Oberlé (1912-2007), que j’ai connu personnellement et à qui je dois beaucoup.

Raymond Oberlé

Oberlé a été mon professeur de français au collège Lambert, en classe de troisième et de seconde. Fin des années 1950. Toujours vêtu d’une blouse grise, la poche gauche pleine de bouts de craie. Grièvement blessé à la main droite, durant la guerre, il en avait perdu l’usage. Il était docteur ès-lettres, nous enseignait aussi bien la grammaire, par dictées et exercices, que les œuvres de la littérature. A l’époque on ne passait pas une année sans avoir étudié trimestre par trimestre Molière, Corneille et Racine. Le rythme était rapide et soutenu. Dissipation et ennui inexistants. Copies corrigées toujours remises à temps. Nous savions vaguement par rumeur qu’il écrivait, publiait articles et livres. Parfois, à la fin des heures de l’après-midi, après nous avoir rendu les dissertations, il se mettait de côté, s’appuyait contre le mur entre deux fenêtres, et nous parlait en confidence de son travail extrascolaire, mené tard dans la nuit, de ses recherches et de l’application qu’il lui fallait, à lui aussi, pour équilibrer une phrase, éviter une répétition malsonnante, trouver le mot juste. « De la rigueur avant toute chose », insistait-il, avec un clin d’œil. (Nous venions d’étudier L’art poétique de Verlaine.) « Que voulez-vous faire plus tard, Gross ? Vous avez du style, mais cela ne suffit pas. »

De 1945 à 1961 au Lambert, puis au lycée, qui ne s’appelait pas encore Schweitzer, jusqu’en 1968, avant de commencer une carrière universitaire à Strasbourg, ensuite à l’UHA, dont il sera vice-président dès 1977, il aura marqué plusieurs générations d’étudiants mulhousiens et plus largement haut-rhinois du sud – en dehors de la sphère d’influence de Colmar !

Ce n’est que dans les années 1980 que, revenu au pays natal et fréquentant de nouveau la Bibliothèque municipale, Grand-rue, je découvris ses travaux d’archiviste de la ville et d’historien. D’abord, son ouvrage de synthèse pour un large public, Mulhouse ou la genèse d’une ville, Editions du Rhin, 1985. Philosophiquement dit : la genèse, le récit de ce qui est arrivé, montre la contingence du devenir, ce qui n’est pas arrivé et qui aurait pu, si… Mulhouse avec son Umland, un canton suisse de plein droit, et non pas « apparenté » (zugewandter Ort) seulement ? Cela aurait pu se faire au XVIe siècle. Certains en rêvent encore !  

En « homme de son temps », pardon pour le cliché, Raymond Oberlé ne doutait pas de la continuité du progrès et des bienfaits de l’expansion. L’évolution de Mulhouse, partie d’un ancien petit moulin au bord de l’Ill, petite possession épiscopale au moyen-âge, puis devenant une cité marchande, un « carrefour », et en deux siècles une capitale industrielle, lui paraissait exemplaire, comme une illustration exaltante du sens global de l’histoire. Adossé au passé, il voyait s’ouvrir les pistes de demain. Il imaginait que pourrait se réaliser « le rêve de Charles Téméraire », qui fut d’incorporer Mulhouse et la Haute-Alsace à une sorte de Bourgogne rhénane. En fait, le duc de Bourgogne, qui se rêvait roi, était sur le point en janvier 1474 d’assiéger la petite république qui refusait ses avances et de la raser. Se rendant compte que ce ne serait pas simple, que les Mulhousiens amassés sur les remparts défendraient farouchement leur cité, il y renonça et comme le renard de la fable chercha meilleure fortune ailleurs. Mais pour Mulhouse et ses environs, cette virtualité géographique, dessinée là, de faire partie à l’ouest d’une grande Bourgogne hante encore les esprits des stratèges politiques et des historiens. Avec le développement d’une industrie automobile à ses portes, dans la forêt de la Hardt, la tentation d’un trinôme Mulhouse-Belfort-Sochaux-Montbéliard s’est faite jour, au sein, pourquoi pas, d’une région Franche-Comté-Bourgogne ?  Le Territoire de Mulhouse se joindrait au Territoire de Belfort, fusionnerait avec. Constituant un seul département ! Mais l’Alsace ? L’Alsace est loin, au nord. L’Alsace, c’est sa capitale, Strasbourg, comme la France, c’est Paris ! Mulhouse se plaît depuis longtemps à se plaindre d’être reléguée à la périphérie de la province. De plus, elle ne s’est jamais résignée à n’être qu’une sous-préfecture, tandis que la petite Colmar… L’histoire subie laisse des traces, des blessures d’amour-propre. Elle est jalouse, Mulhouse ! Avec son agglomération « gigantesque » de 39 communes (M2A), avec ses industries, PSA, Clemessy, etc., ses Musées industriels, sa Société Industrielle, son Aéroport européen, son Université autonome (UHA), elle a le sentiment de se suffire à elle-même, de mériter plus de considération politique et veut avancer sur ses propres routes. De là, l’ambition de ses maires. L’un voulait être président de la république. Un autre a fait l’impossible pour devenir président d’une grande région…

La fin de Mulhouse comme cité libre, par son intégration à la République française, fêtée le 15 mars 1798, peut être interprétée de différentes manières : comme une annexion, une fusion type loi NOTRe du 7 août 2015, une « incorporation forcée à la baïonnette », une conquête douanière par blocus ou une conquête de la raison. Une enclave comme Mulhouse n’avait pas d’avenir, à l’heure où en Europe, sur la ruine des empires, commençaient à se constituer des Etats-nation. Les débats furent vifs au sein du Grand Conseil. Le peuple des bourgeois consulté finit par voter à 591 voix, contre 15, en faveur de la réunion. Au moins y eut-il débat, consultation et vote. Ce qui dans l’histoire de l’Alsace n’eut lieu pour aucune « réunion » ultérieure.

Les interprétations sont libres, mais c’est l’archiviste Raymond Oberlé qui a réuni, exposé et analysé en détail tous les faits historiques qui ont inéluctablement (sans doute) conduit à « la fin de l’ancienne République », dans sa contribution à l’ouvrage magistral qu’il dirigea, Histoire de Mulhouse, des origines à nos jours, Edition des dernières Nouvelles d’Alsace, Strasbourg, 1977. Et c’est aux données de son étude que tous les interprétateurs renvoient, c’est sur elles qu’ils s’appuient.

J’ai revu mon ancien professeur de français Raymond Oberlé à mon entrée à l’Académie d’Alsace en 1999. Il en était président honoraire. Je me présentai à lui. « Un ancien du Lambert ». Il me félicita. Je lui dis tout ce que je lui devais : la maîtrise de la grammaire, l’exigence de rigueur et le goût des classiques de la littérature française. Je m’abstins cependant de lui rappeler qu’un jour, à la suite d’une récitation laborieuse, il m’avait traité de « sombre dimanche ». Et toute la classe de pouffer ! C’était un peu réducteur, mais pas mal vu.

Jean-Paul Sorg
Philosophe

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